J'ai essayé aujourd'hui, en le regardant, de le voir comme avant, avec mes yeux d'avant. Son regard m'attendrissait, il est toujours là, je le vois, mais tranquillement, calmement, la seule chose qui m'attendrit maintenant c'est de me souvenir que ca m'attendrissait, mais son regard, lui, ne m'attendrit plus. Il est loin, tout à coup. Robin, je crois, ne sait pas pour le vide en moi. Peut-être qu'il le sent, peut-être que c'est pour ça qu'il insiste vraiment. Le problème dans ce genre d'histoire, c'est la rééducation. C'est réapprendre à aimer, à rire, à sentir, à sortir, réapprendre à tout, comme une grande brulée, ou une paralysée. Mais petit à petit, ça devient comme une douleur séchée, des plaques de chagrin sclérosé, un grand soupir assourdi, et le regret, juste, de toutes les jolies choses qu'il nous restait à faire et qu'on ne fera plus. Attention, faut pas être triste non plus. Si je pleure, je tombe. On ne peut pas tomber un peu, quand je tombe c'est toujours de haut. Et j'en ai marre en même temps de faire attention. J'en ai marre aussi d'être enfermée avec tous ces sentiments que j'ai proscrits, tous ces mots que je ne veux plus dire, plutôt mourir que de les dire je me dis, à la casse les mots d'occasions déjà servis, c'est comme mon c½ur et mon corps, eux aussi ils sont d'occasion, eux aussi ils ont souffert, aimé, et alors ? Je ne vais pas me réincarner pour autant, ni me glisser dans l'âme d'une autre, ils sont là ces mots de toute façon, ils sont dans ma tête, dans ma gorge. Robin les boit en m'embrassant, il semblerait même qu'il les entende. J'ai honte, et j'ai honte d'avoir honte. J'ai honte de les penser, les mots, et encore plus honte de ne pas pouvoir les dire. J'en ai marre de ce froid en moi. Marre de ne plus jamais avoir chaud ni mal. Marre de passer à côté de la vie, du bonheur, du malheur, des gens. Merde la fausse vie. Merde le noir, le silence, l'anesthésie. Il a raison Robin, faut vivre. Faut arrêter d'avoir peur d'être vivante. C'est bien aussi la vie. Mais la vie, c'est qu'un jour Robin me quittera, il en aura marre de moi, et ce sera triste, mais ce ne sera pas tragique. Et puis la tristesse passera, elle aussi, comme le bonheur, comme la vie, comme les souvenirs qu'on oublie pour moins souffrir.
Ce que j'aime bien chez Robin, c'est qu'il n'a pas peur de tout ce qui m'empêche moi, d'avancer.